samedi 11 janvier 2014



                                                                Lettre de l’Imâm

                                                                                                                  Abû Hâmid Mouhamed  Al-Ghazâlî

                                                                                        à son disciple


Au nom d’ALLAH Clément et Miséricordieux

Louange à Allah, le Très-Haut, Maître de l’Univers.
Bénédiction et Paix sur son Prophète Mohamed[Paix et bénédiction soient sur lui] ainsi que sur toute sa Famille.
Sache, lecteur, qu’un ancien étudiant qui avait été au service assidu du Cheikh, l’Imâm,
Ornement de la religion, Preuve de l’Islâm, Abû Hâmid Mouhamed al-Gazâlî (“Rahmatullahi-aleih” [Miséricorde d'Allah, le Très-Haut soit sur lui].); qui avait étudié les sciences religieuses auprès de ce maître, réuni les détails des sciences et poussé à la perfection les vertus de l’âme, méditant un jour sur son état, eut l’idée suivante: “J’ai étudié, dit-il, diverses sciences et j’ai passé la fleur de mon âge à les apprendre et à les recueillir; maintenant, il me faut savoir laquelle d’entre elles sera utile demain pour m’assister dans la tombe; quant à celles qui me seront inutiles, je les abandonnerai comme a dit le Messager d’Allah [Sallallahu aleihi wasallâm]: “Mon Allah, protège-moi contre toute science inutile”.
Cette idée l’obséda et le détermina à écrire à son excellence le Cheikh, Preuve de l’Islâm,
Muhammad al-Gazâlî; il lui demanda conseil pour se diriger, lui posa certaines questions et la supplia de lui écrire une prière à réciter à des heures déterminées et il ajouta: “Les ouvrages du Cheikh, l’Imâm, tel “Ihyâ-ul-Ulûm-id-dîn” [La Régéneration des sciences religieuses] et autres renferment les réponses à mes sollicitations; cependant, je souhaite vivement que le Cheikh résume ce dont j’ai besoin, en quelques feuillets qui m’accompagneront ma vie durant et dont j’observerai les conseils tant que je serai en vie, si Allahu ta’âlâ le veut”.
Le Sheikh lui écrivit cette lettre en réponse, et Dieu est le plus Savant.

                                                                                                                                 Ô mon fils ! (1)

Au Nom de Dieu, Clément et Miséricordieux

"Sache, ô mon cher fils affectueux — que Dieu t’accorde une longue vie dans l’obéissance et qu’Il te fasse emprunter la voie de Ses Bien-aimés — que la quintessence du conseil provient du Cœur du Message [2]. S’il t’est parvenu un conseil de sa part, quel besoin as-tu alors de mon conseil ? Et si rien de tel ne t’est parvenu, dis-moi alors qu’est-ce que tu as bien pu acquérir durant toutes ces années passées ?
Ô mon fils ! Parmi les conseils que le Messager de Dieu — paix et bénédiction sur lui — a prodigués à sa communauté, figure la sentence suivante : "Le signe du désintérêt d’Allah vis-à-vis d’un Serviteur est la préoccupation de ce dernier de ce qui ne le concerne point. Et un homme qui perd une heure de sa vie à faire ce pour quoi il n’a pas été créé, mérite que dure son regret. Et celui qui dépasse la quarantaine sans que son bien devienne supérieur à son mal, qu’il se prépare pour l’Enfer". Ce conseil à lui seul suffit pour les hommes de science.
Ô mon fils ! Il est facile de prodiguer un conseil, mais le plus difficile c’est de l’accepter, son goût étant amer pour ceux qui suivent leurs passions car les choses prohibées sont agréables à leur cœur. Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne celui qui étudie les sciences formelles, préoccupé qu’il est par son mérite personnel et les talents d’ici-bas. Il pense que l’acquisition de la science abstraite garantira son salut et qu’il peut se dispenser d’œuvrer ou d’agir sur le terrain concret. Telle est la position des philosophes. Gloire à Dieu Tout-Puissant ! Ce prétentieux ignore qu’en acquérant le savoir, les preuves s’amassent d’autant plus contre lui, au cas où il ne mettrait pas en pratique le savoir qu’il détient. Le Prophète — paix et bénédiction de Dieu sur lui — dit dans ce sens : "Le plus durement châtié le Jour de la Résurrection est un savant qui ne tire pas profit de son savoir". On rapporte qu’Al-Junayd — que Dieu le sanctifie — fut vu en songe après sa mort et qu’on lui demanda : "Qu’en est-il ô Abû Al-Qâsim ?" Il répondit : "Les paroles se sont évanouies, et les signes ont péri. Seules nous ont profité les quelques prières accomplies au cœur de la nuit."
Ô mon fils ! Ne sois pas dépourvu d’œuvres pies ni dénué d’états spirituels. Aie la certitude que la science abstraite n’est pas d’un grand secours. Suppose par exemple qu’un homme plein de bravoure et sachant manier les armes marche dans le désert muni entre autres de dix épées indiennes, quand tout à coup, un lion énorme l’attaque. Crois-tu que les armes vont le protéger s’il ne les manie pas et ne s’en sert pas pour frapper ? Il est connu en effet qu’elles ne protègent que si elles sont maniées. De même, si un homme étudie et apprend cent mille questions scientifiques, elles ne lui seront profitables que s’il les emploie sur le terrain pratique. Un autre exemple : si un homme est atteint de fièvre et de jaunisse, dont le traitement est à base d’oxymel et d’infusion d’orge, il ne pourra guérir qu’en les utilisant. Comme dit le poète :
"Tu auras beau servir deux mille coupes de vin, ce n’est qu’en buvant que tu seras grisé" [3]
Tu auras beau étudier la science pendant cent ans, tu auras beau lire mille livres, tu ne seras disposé à recevoir la Miséricorde de Dieu qu’en agissant par des œuvres concrètes : "et qu’en vérité, l’homme n’obtient que le fruit de ses efforts" [4] ; "Quiconque, donc, espère rencontrer son Seigneur, qu’il fasse de bonnes actions" [5] ; "en récompense de ce qu’ils se sont acquis" [6] ; "Ceux qui croient et font de bonnes œuvres auront pour résidence les Jardins du Paradis, où ils demeureront éternellement, sans désirer aucun changement" [7] ; "Puis leur succédèrent des générations qui délaissèrent la prière et suivirent leurs passions. Ils se trouveront en perdition, sauf celui qui se repent, croit et fait le bien : ceux-là entreront dans le Paradis et ne seront point lésés" [8].
Et que dis-tu de ce hadith : "L’islam est fondé sur cinq piliers : l’attestation qu’il n’y a de dieu que Dieu et que Muhammad est le Messager de Dieu, l’accomplissement de la prière, l’acquitation de l’aumône légale, le jeûne du mois de Ramadân, et le pélerinage au Sanctuaire pour celui qui en a les moyens" ?
La foi est une parole par la langue, une adhésion par le cœur, et une pratique des piliers. Le domaine des œuvres pies est bien vaste. Même si le Serviteur n’atteint le Paradis que par la Grâce et la Générosité de Dieu, il ne lui en incombe pas moins de se préparer par ses actes d’obéissance et d’adoration car la Miséricorde de Dieu est proche des bienfaisants. Et s’il est dit que le Serviteur peut y parvenir par sa seule foi, nous répondons par l’affirmative, mais quand est-ce qu’il y parvient ? Combien d’obstacles difficiles aura-t-il à surmonter avant d’accéder au salut ? Le premier obstacle est celui de la foi. Est-ce que celui à qui on retire la foi peut être sauvé ? Et s’il accède au salut, sera-t-il bredouille de bonnes actions ? Al-Hasan Al-Basrî dit : "Dieu dira à Ses Serviteurs le Jour de la Résurrection : "Ô Mes Serviteurs ! Entrez au Paradis par Ma Miséricorde et partagez-le entre vous selon vos œuvres"".
Ô mon fils ! Si tu n’œuvres pas, tu ne toucheras pas de salaire. On relate qu’un Israélite adora Dieu pendant soixante-dix ans. Dieu voulut alors le montrer aux anges. Il lui envoya un ange l’informer que malgré sa dévotion, il n’était pas digne d’entrer au Paradis. Une fois le message reçu, l’ascète répondit : "Nous avons été créés pour L’adorer, nous devons donc L’adorer". Quand l’ange s’en retourna auprès de Dieu, il dit : "Mon Dieu, Tu sais mieux que mois ce qu’il a dit". Dieu dit : "S’il ne se détourne pas de Notre adoration, alors, par Générosité, Nous ne nous détournerons pas de lui. Témoignez mes anges que Je lui ai pardonné". Le Messager de Dieu — paix et bénédiction sur lui — dit : "Jugez-vous vous-mêmes avant d’être jugés, et pesez vous-mêmes vos œuvres avant qu’elles ne soient pesés pour vous". `Alî — que Dieu l’agrée — dit : "Celui qui pense parvenir sans effort nourrit de faux espoirs, et celui qui pense parvenir par l’effort se nourrit d’illusions". Al-Hasan — qu’Allâh lui fasse miséricorde — dit : "Réclamer le Paradis sans œuvrer est un péché en soi". Il dit aussi : "Le signe distinctif de la véridicité consiste à cesser de faire le décompte des œuvres et non pas de cesser les œuvres". Le Messager de Dieu — paix et bénédictions sur lui — dit aussi : "Le sage est celui qui se juge lui-même et qui œuvre pour l’au-delà. L’idiot est celui qui suit ses passions, et qui prétend à l’agrément de Dieu".

P.-S.

Traduit de l’arabe de la lettre de l’Imâm Abû Hâmid Al-Ghazâlî, Ayyuhâ Al-Walad, disponible en ligne sur le site Ghazali.org.

Notes

[1] Il s’agit de Ihyâ’ `Ulûm Ad-Dîn, traduit en français sous le titre de Revivification des Sciences de la Religion. NdT
[2] Le « Cœur du Message » est une périphrase désignant le Prophète. NdT
[3] Vers en persan dans le texte.
[4] Sourate 53, l’Étoile, An-Najm, verset 39.
[5] Sourate 18, la Caverne, Al-Kahf, verset 110.
[6] Sourate 9, le Repentir, At-Tawbah, verset 82.
[7] Sourate, la Caverne, Al-Kahf, versets 107 et 108.
[8] Sourate 19, Marie, Maryam, versets 59 et 60.

                                                                                                  Ô mon fils ! (2)

Ô mon fils ! Combien de nuits as-tu veillé à étudier les sciences, à consulter les livres tout en te privant du sommeil ? J’ignore quelle était ta motivation ? Si c’était la volonté d’accumuler les biens éphémères de ce monde, de rassembler ses débris, d’acquérir ses postes et de rivaliser avec tes pairs et tes semblables, alors malheur à toi, puis malheur à toi. Si ton dessein était de revivifier la voie du Prophète — paix et bénédictions sur lui —, d’épurer tes mœurs et de soumettre l’âme ordonnatrice du vice, alors bonheur à toi, puis bonheur à toi. Est véridique celui qui dit :
La veille des yeux pour une autre fin que Ta face est vaine
Et leurs pleurs pour une autre raison que ta perte est peine perdue.

Ô mon fils ! Vis autant que tu voudras, [un jour] tu mourras. Aime qui tu voudras, [un jour] tu en seras séparé. Fais ce que tu voudras, tu en rendras compte.
Ô mon fils ! Que tirerais-tu de l’acquisition des sciences de la logique, de la dialectique, de la médecine, des anthologies, de la poésie, de l’astrologie, de la prosodie et de la grammaire que la perte de ta vie, si ce n’était pas pour la face du Tout Majestueux.
J’ai vu dans l’Évangile de Jésus — paix sur lui — : « Depuis l’instant où le défunt est posé dans son cercueil jusqu’à ce qu’on le mette sur le bord de sa tombe, Allâh — dans Sa Magnificence - lui pose quarante questions. La première est : “Mon Serviteur, pendant des années, tu as embelli ton apparence devant les créatures mais devant moi, tu ne t’es pas embelli ne serait-ce qu’une heure.” Pourtant, tous les jours, Il regarde dans ton cœur et dit : “Que de souci tu te donnes pour les autres alors que tu es comblé de Mes bienfaits ? Tu es véritablement sourd et n’entends point !” »
À cet effet, le poète dit :
Tu espères le salut sans en emprunter les voies.
Mais le navire ne vogue pas sur la terre ferme !
Pourquoi ton âme accepte-t-elle d’être souillée,
alors que tes habits sont immaculés ?

Ô mon fils ! Acquérir les sciences sans les concrétiser par des actes est pure folie et l’action sans savoir ne peut s’accomplir. Sache que le savoir qui, aujourd’hui, ne t’écarte pas des péchés et ne t’incite pas à l’obéissance, ne t’éloignera pas demain du feu de la Géhenne. Si, aujourd’hui, tu n’agis pas conformément à ton savoir et tu ne rattrapes pas les jours passés, tu diras demain au jour de la résurrection : « Renvoie-nous donc afin que nous puissions accomplir une bonne œuvre » [1]. On rétorquera alors : « Imbécile ! C’est de là-bas que tu viens ! »
Ô mon fils ! Veille à ce que le zèle soit le lot de ton esprit, que la défaite soit le lot de ton égo et que la mort soit le lot de ton corps. La tombe est en réalité ta demeure et ses habitants attendent à chaque instant le moment où tu les rejoindras. Gare à toi ! Garde-toi de les rejoindre sans provision. Abû Bakr As-Siddîq — qu’Allâh l’agrée — dit : « Ces corps sont soit une cage d’oiseaux soit une étable à bétail. Médite donc en toi-même, à quelle espèce appartiens-tu ? Si tu appartiens aux oiseaux célestes, aussitôt que tu entendras retentir, tel le roulement d’un tambour : « Retourne vers ton Seigneur », tu t’envoleras vers les cimes jusqu’à ce que tu t’installes dans les tours les plus hautes du paradis. Ainsi le Prophète — paix et bénédictions sur lui — dit-il : « Le trône du Tout Miséricordieux trembla pour la mort de Sa`d Ibn Mu`âdh. » [2] Si, en revanche, qu’Allâh nous en préserve, tu appartiens au bétail tel ceux qu’Allâh décrit « ils sont tels des bestiaux voire plus égarés » [3], il n’est pas exclus que tu sois transporté du coin de ta maison vers les tréfonds de l’Enfer. On rapporte qu’un jour on servit de l’eau fraîche à Al-Hasan Al-Basrî. Aussitôt qu’il eut saisi le gobelet, il s’évanouit et le gobelet tomba de sa main. Quand il reprit connaissance, on lui demanda : « Qu’est ce qui t’a pris, Abû Sa`îd ? » Il répondit : « Je me suis souvenu du vœu des habitants de l’Enfer lorsqu’ils demandent aux habitants du Paradis : “Déversez sur nous un peu d’eau ou de ce qu’Allâh vous a attribué ...” » [4]
Ô mon fils ! Si tu considères que le savoir abstrait est suffisant et que tu n’as point besoin d’accomplir d’autres œuvres, Son Appel — Exalté soit-Il — : « Y a-t-il un demandeur ? Y a-t-il quelqu’un qui implore mon pardon ? Y a-t-il un repenti ? » [5] serait vain et inutile. On rapporte de même que lorsqu’un groupe de Compagnons — qu’Allâh les agrée tous — évoqua `Abd Allâh Ibn `Umar — qu’Allâh l’agrée — chez le Prophète — paix et bénédictions sur lui —, il leur dit : « Il serait un excellent homme, s’il accomplissait des prières surérogatoires pendant la nuit. » [6] Le Prophète — paix et bénédictions sur lui — dit également à l’un de ses Compagnons : « Ô Untel ! Ne dors pas excessivement la nuit car un tel comportement laisse celui qui l’adopte démuni, le jour de la résurrection. »
Ô mon fils ! Le verset commande : « Et de la nuit consacre une partie pour des prières surérogatoires » [7]. « Et aux dernières heures de la nuit ils imploraient le pardon » [8] procède de la gratitude. « Et ceux qui implorent pardon juste avant l’aube » [9] constitue un rappel. Le Prophète — paix et bénédictions sur lui — dit : « Trois sortes de voix plaisent à Allâh — Exalté soit-Il — : la voix du coq, la voix de celui qui récite le Coran et la voix de ceux qui implorent pardon avant l’aube. » [10] Sufyân Ath-Thawrî — qu’Allâh lui fasse miséricorde — dit : « Allâh — Exalté soit-Il — a créé un vent qui souffle avant l’aube et qui porte les invocations et les implorations de pardon vers le Roi Tout-Puissant. » Il dit également : « Au début de la nuit, un héraut proclame au pied du Trône : “Que se réveillent les adorateurs !” Ils se réveillent alors et prient autant qu’Allâh le veut. Puis, au milieu de la nuit, un hérault proclame : “Que se réveillent les obéissants !” Ils se réveillent alors et prient jusqu’avant l’aube. Puis, avant l’aube, un hérault proclame : “Que se réveillent les implorateurs du pardon !” Alors, ils se réveillent et implorent le pardon. Enfin, lorsque l’aube échoit, un hérault proclame : “Que se réveillent les insouciants !” Ils se réveillent alors et quittent leurs lits comme des morts ressuscités de leurs tombes. »
Ô mon fils ! Parmi les conseils de Luqmân le Sage à son fils, on rapporte qu’il lui dit : « Ô mon fils ! Que le coq ne soit pas plus intelligent que toi en chantant avant l’aube tandis que tu dors. » A excellé le poète lorsqu’il dit :
Au cœur de la nuit un pigeon implorait,
Sur une branche fragile pendant que je dormais.
Par la Maison d’Allâh, j’ai menti : si j’étais amoureux,
Les pigeons ne m’auraient pas aux pleurs devancé.
Je prétends être éperdument passionné
De mon Seigneur, mais je ne pleure point tandis que pleurent les bestiaux.

Ô mon fils ! La quintescence du savoir consiste à comprendre l’essence de l’obéissance et de l’adoration. Sache que l’obéissance et l’adoration signifient le respect en paroles et en actes des obligations et des interdits décrétés par le Législateur. Cela signifie l’observance de la législation dans tes paroles, dans tes actes et dans tes abstentions. Si, à titre d’exemple, tu jeûnes le jour du bayram [11] ou les jours de Tashrîq, tu seras désobéissant et si tu pries dans un vêtement volé, tu seras coupable même si en apparence, tu accomplis un acte d’adoration.
Ô mon fils ! Il convient que tes paroles et tes actes soient conformes à la Loi car un savoir et un acte qui ne se conforment pas à la Loi ne sont qu’égarement. Ne te laisse pas tromper par les propos extatiques et les énormités des soufis car le cheminement sur cette voie se réalise par la lutte contre l’égo, le sevrage de ses désirs, la mise à mort de ses passions par l’épée de l’ascèse et non par les hérésies, les balivernes et les ténèbres.
Sache également que la langue débridée ainsi que le cœur complètement fermé, et aveuglé par la distraction et le désir sont le signe du malheur. Si tu ne raffines pas ton égo par une lutte sincère, ton cœur ne sera pas revivifié par les lumières de la connaissance.
Sache de même qu’il est impossible de fournir des réponses écrites ou orales à certaines questions que tu as posées. Ce n’est qu’en atteignant l’état en question que tu comprendras de quoi il s’agit. Sinon, son appréhension est impossible car il s’agit d’un état gustatif et tout ce qui est gustatif ne peut être décrit par le verbe. Citons à titre d’exemple que la douceur de ce qui est doux et l’amertume de ce qui est amer ne s’appréhendent que par la gustation. Ainsi rapporte-t-on qu’un homme impuissant écrivit une lettre à un ami lui demandant de lui décrire le plaisir sexuel. Cet ami répondit alors : « Ô untel ! Je te pensais impuissant seulement, mais maintenant je sais que tu es à la fois impuissant et idiot. Ce plaisir est gustatif, lorsque tu l’atteins, tu sais ce que c’est, sinon il est impossible de le décrire ni oralement ni par écrit. »
Ô mon fils ! Certaines de tes questions rentrent dans ce cadre alors que les autres auxquelles des réponses peuvent être fournies, ont été évoquées dans l’Ihyâ’ (La Revivification des Sciences de la Religion) et autres. Nous ne ferons ici qu’en citer quelques extraits et t’y référons pour de plus amples détails.
Tout d’abord, il convient que l’itinérant sur la voie soit pourvu d’un credo valide dépourvu de toute innovation. Deuxièmement, il lui faut un repentir sincère non suivi de retour aux fautes. Troisièmement, il doit se réconcilier avec ses adversaires jusqu’à ce que personne n’ait de droit à lui réclamer. Quatrièmement, il lui convient d’acquérir des sciences de la sharî`ah de quoi accomplir les commandements d’Allâh — Exalté soit-Il —, puis des sciences de l’au-delà de quoi assurer son salut. Acquérir davantage de savoir n’est pas obligatoire, ce qui peut être illustré par le récit suivant.
On rapporte qu’Ash-Shiblî — qu’Allâh lui fasse miséricorde — accompagna quatre cents maîtres et dit : « J’ai étudié quatre cent mille hadiths auprès d’eux dont j’ai choisi un seul que j’ai appliqué, laissant tout le reste, car en le méditant, j’ai trouvé que mon salut et ma délivrance y résidaient. Tout le savoir des prédécesseurs et des successeurs y était inclus et c’est la raison pour laquelle je m’en suis contenté. Le Messager d’Allâh dit à quelques-uns de ses Compagnons : “Œuvre pour ta vie ici-bas à mesure que tu y resteras. Œuvre pour ta vie dans l’au-delà à mesure que tu y demeureras. Œuvre pour Allâh à hauteur de ton besoin envers Lui et œuvre pour l’Enfer à hauteur de ce que tu peux en supporter. Lorsque tu t’apprêtes à désobéir à ton Seigneur, trouve-toi un endroit où Il ne peut te voir.” » [12]

Notes

[1] Sourate 32, As-Sajdah, La prosternation, verset 12. NdT.
[2] Hadîth rapporté par Al-Bukhârî dans son Sahîh dans le Livre des Mérites, par Muslim dans son Sahîh dans le Livre des mérites des Compagnons et par Ibn Mâjah dans ses Sunan. NdT.
[3] Sourate 7, Al-A`râf, Les limbes, verset 179. NdT.
[4] Sourate 7, Al-A`râf, Les limbes, verset 50. NdT.
[5] Conférer le Sahîh de Muslim, dans le Livre de la prière des voyageurs et de son abréviation, le Musnad de l’Imâm Ahmad parmi les hadîths de `Abd Allâh Ibn Mas`ûd et les Sunan d’Ad-Dârimî dans le Livre de la prière. NdT.
[6] Rapporté par Al-Bukhârî dans son Sahîh, dans le Livre de la prière nocturne (Kitâb At-Tahajjud). NdT.
[7] Sourate 17, Al-Isrâ’, La voyage nocturne, verset 79. NdT.
[8] Sourate 51, Adh-Dhâryât, Celles qui éparpillent, verset 18. NdT.
[9] Sourate 3, Âl `Imrân, La famille d’Amram, verset 17. NdT.
[10] Rapporté par Ad-Daylamî d’après Umm Sa`d Bint Zayd Ibn Thâbit. NdT.
[11] Le bayram désigne l’aïd dans les langues turco-persanes. NdT.
[12] Rapporté par Al-Munâwî dans At-Taysîr selon une autre variante, tome 1, page 176. NdT.

                                                                                                                                 Ô mon fils ! (3)

Si tu appliques ce hadith [1], tu n’auras pas besoin d’acquérir beaucoup de savoir. Médite aussi d’autres récits, comme celui où Hâtim Al-Asamm, l’un des disciples de Shaqîq Al-Balkhî — qu’Allâh soit satisfait d’eux —, lui demanda : « Tu m’as accompagné trente années durant. Qu’y as-tu acquis ? » Il répondit : « De la science , j’ai retenu huit leçons qui me suffisent car j’ai bon espoir d’y trouver mon salut et ma délivrance. » Shaqîq demanda : « Quelles sont ces huit leçons ? » Hâtim répondit :
Premièrement, à contempler les créatures, j’ai vu que chacune avait un bien-aimé adoré dont elle est amoureuse et passionnée. Parmi ces bien-aimés, certains l’accompagnent jusqu’à la maladie de la mort et d’autres jusqu’au bord de sa tombe. Puis ils s’en retournent tous, l’abandonnant ainsi seule et délaissée sans que personne ne l’accompagne dans sa tombe. J’ai alors médité et trouvé que, pour toute créature, le meilleur bien-aimé serait celui qui la suivrait et l’accompagnerait dans sa tombe. Je n’ai trouvé personne faisant cela, sauf les bonnes œuvres, alors j’en ai fait ma bien-aimée afin qu’elle me serve de luminaire dans ma tombe, qu’elle m’accompagne et qu’elle ne me laisse point seul.
Deuxièmement, voyant les gens suivre leurs passions et obéir à leurs penchants, j’ai médité la Parole d’Allâh — Exalté soit-Il — : « Quant à celui qui aura redouté de comparaître devant son Seigneur, et préservé son âme de la passion § le Paradis sera alors son refuge » [2]. Ayant la certitude que le Coran est la vérité authentique, je me suis appliqué à contredire mon ego, à lutter contre lui et à le priver de ses passions jusqu’à ce qu’il soit habitué à l’obéissance à Allâh et à l’assujettissement à Lui.
Troisièmement, voyant chacun chercher à amasser les débris de l’ici-bas, puis s’y attacher fermement, j’ai médité la Parole d’Allâh — Exalté soit-Il — : « Ce que vous possédez s’épuisera, tandis que ce qui est auprès d’Allâh durera. » [3] J’ai alors dépensé, pour la Face d’Allâh, tout ce que j’ai pu récolter dans l’ici-bas en le redistribuant aux pauvres, afin que cela me serve de provision auprès de Lui.
Quatrièmement, j’ai remarqué que certaines personnes pensent que leur honneur et fierté résident dans l’ampleur de leur clan et l’abondance de leurs effectifs, et s’enorgueillent de cela. D’autres prétendent que l’honneur provient de l’opulence et du nombre d’enfants. D’autres considèrent que l’honneur et la fierté impliquent la spoliation des biens, l’oppression des gens et l’effusion de leur sang. Un autre groupe croit que cela réside dans les dépenses d’argent et dans le gaspillage. J’ai alors médité la Parole d’Allâh — Exalté soit-Il — : « Le plus noble d’entre vous, auprès d’Allâh, est le plus pieux » [4] et j’ai choisi la piété, croyant en la véracité du Coran et en l’égarement de leur jugement.
Cinquièmement, voyant les gens se dénigrer et se calomnier, j’ai trouvé que cela provenait de la jalousie en matière d’argent, de prestige ou de science. J’ai alors médité la Parole d’Allâh — Exalté soit-Il — : « C’est Nous qui avons réparti entre eux leur subsistance dans la vie présente » [5] et su que cette répartition avait été depuis longtemps établie. Je me suis donc abstenu d’envier qui que ce soit, acceptant ainsi la répartition divine.
Sixièmement, voyant l’hostilité opposer les gens les uns aux autres pour une raison ou une autre, j’ai médité la Parole d’Allâh — Exalté soit-Il — : « Satan est pour vous un ennemi. Prenez-le donc pour ennemi. » [6] J’ai alors su qu’il ne faut prendre pour ennemi que le diable.
Septièmement, j’ai observé que les gens s’efforcent assidûment et de manière exagérée à chercher leur subsistance et à gagner leur pain, au point de tomber dans des actes douteux ou illicites, voire de s’abaisser ou de s’humilier. J’ai alors médité la Parole d’Allâh — Exalté soit-Il — : « Il n’y a point de bête sur terre dont la subsistance n’incombe à Allâh » [7] et su que ma subsistance incombe à Allâh Qui me l’a garantie. Je me suis alors occupé de Son adoration, m’abstenant de convoiter autre que Lui.
Huitièmement, j’ai trouvé que chacun compte sur une créature comme, pour certains, le dinar et le dirham ; pour d’autres, la fortune et les possessions ; pour d’autres, le métier ou le savoir-faire ; et pour d’autres enfin, une autre créature comme soi. J’ai alors médité la Parole d’Allâh — Exalté soit-Il — : « Et quiconque place sa confiance en Allâh, Il lui suffit. Allâh atteint ce qu’Il Se propose, et Allâh a assigné une mesure à chaque chose » [8] et placé ma confiance en Lui car Il me suffit et quel Meilleur Garant.
Shaqîq dit : « Qu’Allâh t’accorde la réussite. En méditant sur la Torah, l’Évangile, les Psaumes et le Coran, j’ai trouvé que les quatre Livres tournent autour de ces huit leçons. Quiconque les applique aura œuvré à la lumière de ces quatre Livres. »
Ô mon fils, tu auras compris — à travers ces deux récits — que tu n’as pas besoin d’accumuler beaucoup de science. Je t’expliquerai à présent ce que l’itinérant sur la voie de la Vérité est tenu d’observer.
Sache qu’il est indispensable pour l’itinérant d’avoir un Maître qui puisse le guider et l’éduquer, de manière à le débarrasser de ses mauvaises manières, grâce à l’éducation, et à les remplacer par de bonnes manières. L’essence de l’éducation est comparable à la tâche du paysan qui arrache les ronces et les mauvaises herbes de son champ, afin que sa culture pousse dans les meilleures conditions et qu’elle s’épanouisse. Il est donc indispensable pour l’itinérant d’avoir un maître qui l’éduque et le guide vers le sentier d’Allâh — Exalté soit-Il — car Allâh envoya à Ses serviteurs un Messager afin de les guider vers Son sentier. Après que ce messager — paix et bénédictions sur lui — eut décédé, il laissa derrière lui des successeurs afin de guider les gens vers Allâh — Exalté soit-Il —.
Pour être qualifié au successorat du Messager d’Allâh — paix et bénédictions sur lui —, ce maître doit être un savant. Mais les savants ne sont pas tous qualifiés pour le successorat. Je t’exposerai ci-après certaines des caractéristiques générales d’un tel maître afin que le statut de guide ne soit pas usurpé par tout un chacun. Ce doit être un savant détaché de l’amour de l’ici-bas et du prestige et rattaché par sa formation à un Maître, lui-même rattaché via les maillons successifs de la formation au Maître des messagers — paix et bénédictions sur lui —. Il doit être au point personnellement au plan de l’exercice spirituel en limitant sa dose de nourriture, de parole, et de sommeil, et en multipliant les prières, les aumônes et le jeûne. Grâce à la compagnie de son Maître et éducateur, il doit être pétri de bonnes manières telles que la patience, la prière, la gratitude, la confiance totale en Allâh, la certitude, la générosité, le contentement, la sérénité, la clémence, l’humilité, la science, la franchise, la pudeur, la fidélité, l’estime, la quiétude, la circonspection et ainsi de suite. Ainsi représenterait-il l’une des lumières du Prophète — paix et bénédictions sur lui — que l’on peut prendre comme guide. Cependant, un tel savant est plus rare que le soufre rouge.
Quiconque a le bonheur de trouver un tel Sheikh qui veuille bien de lui en tant que disciple, doit le respecter tant en apparence qu’en son for intérieur. Son respect en apparence signifie le fait de ne pas disputer ses ordres et de s’abstenir d’argumenter auprès de lui, même en sachant qu’il a tort. Le disciple ne doit pas non plus étaler son tapis de prière devant son Sheikh sauf à l’heure de la prière, et doit ployer son tapis aussitôt la prière accomplie. En sa présence, il ne doit pas multiplier les prières surérogatoires et doit appliquer ce que le Sheikh lui ordonne, autant que faire se peut.
Quant à son respect en son for intérieur, cela consiste pour le disciple à accepter en son for intérieur tout ce qu’il écoute ou accepte de son Sheikh en apparence, fût-ce au niveau des actes ou des paroles, pour ne pas tomber dans l’hypocrisie. S’il se sent incapable de ce faire, il doit cesser d’accompagner son Sheikh jusqu’à ce que son for intérieur soit de nouveau en accord avec son apparence.
Par ailleurs, l’itinérant doit éviter la mauvaise compagnie afin de limiter l’emprise des diables parmi les Jinns et les humains sur son cœur et afin de se purifier de leurs vices. Il doit également préférer en permanence la pauvreté (en Allâh) à la richesse.
Sache aussi que le soufisme est caractérisé par deux attributs : la droiture envers Allâh — Exalté soit-Il — et la bonne conduite envers les gens. Quiconque est droit envers Allâh — Exalté soit-Il —, se conduit noblement avec les gens et se montre clément envers eux est un « soufi ». La droiture envers Allâh — Exalté soit-Il — consiste à sacrifier la part de son ego dans l’ici-bas pour le bonheur de son âme (dans l’au-delà). La bonne conduite consiste quant à elle, non pas à porter les autres à s’aligner sur ce que tu désires, mais plutôt à t’aligner sur ce qu’ils désirent, tant qu’ils ne bravent pas la Législation.
Tu m’as interrogé également au sujet de la servitude. Cette dernière comprend trois choses :
1.          L’observation des ordres du Législateur.
2.    L’acceptation de la destinée et du décret d’Allâh — Exalté soit-Il —.
3.    L’abandon de la satisfaction personnelle préférant la satisfaction d’Allâh.
Tu m’as demandé en quoi consiste la confiance totale en Allâh. Elle consiste à croire avec certitude en Sa promesse et d’être sûr que ce qui t’est prédestiné te parviendra sans aucun doute même si tout le monde s’efforce à l’empêcher. De même, tout ce qui ne t’est pas prédestiné ne te parviendra jamais même si tout le monde te vient en aide.
Tu m’as interrogé au sujet de la sincérité. Il s’agit de consacrer toutes les œuvres pour la Face d’Allâh, de ne jamais se réjouir de l’éloge des gens ni de s’inquiéter de leur médisance. Sache que c’est la glorification des gens qui engendre l’hypocrisie. Afin d’y remédier, veille à les considérer comme des créatures assujetties à la Puissance d’Allâh. Afin de rompre avec ta fausseté, dis-toi que les gens sont tels des objets inertes ne pouvant t’apporter ni repos ni fatigue. Jamais tu ne te débarrasseras de ton hypocrisie si tu crois que les gens possèdent quelque puissance ou volonté.
Ô mon fils, pour le reste de tes questions, certaines sont élucidées dans mes écrits ; consulte-les donc. Il est illicite d’en élucider d’autres par écrit. Mais, je te conseille d’appliquer ce que tu connais afin que te soit divulgué ce que tu ignores. Le Prophète — paix et bénédictions sur lui — dit : « Quiconque applique ce qu’il apprend, Allâh lui fera hériter le savoir de ce qu’il ignore. » [9]
Ô mon fils, à présent ne m’interroge plus sur les questions qui t’intriguent, à moins qu’elles deviennent pressantes sur ton esprit. Allâh — Exalté soit-Il — dit : « Et s’ils patientaient jusqu’à ce que tu sortes à eux, ce serait certes mieux pour eux » [10] Accepte le conseil d’Al-Khidr — paix sur lui — lorsqu’il dit : « Ne m’interroge sur rien tant que je ne t’en aurai pas fait mention » [11] Et ne te hâte pas sur une affaire quelconque et patiente jusqu’à ce que son temps arrive et que son secret soit dévoilé : « Je vous montrerai Mes signes. Ne me hâtez donc pas » [12] Et ne te renseigne pas au sujet de quoi que ce soit avant que son temps n’arrive et sois certain que tu ne parviendras guère sans cheminement, en vertu de la Parole d’Allâh — Exalté soit-Il — : « N’ont-ils donc jamais parcouru la terre pour voir » [13]
Ô mon fils, par Allâh, si tu chemines sur la voie d’Allâh, tu verras des merveilles à toute station. Veille à dépenser de ta personne volontairement car le dévouement est la base de ce chemin. À ce sujet, Dhû An-Nûn Al-Misrî — qu’Allâh lui fasse miséricorde — dit à l’un de ses disciples : « Si tu te sens capable de dépenser de ta personne, viens. Sinon ne t’intéresse pas aux broutilles des soufis. »
Notes
[1] Le Messager d’Allâh — paix et bénédictions sur lui — dit à quelques-uns de ses Compagnons : « Œuvre pour ta vie ici-bas à mesure que tu y resteras. Œuvre pour ta vie dans l’au-delà à mesure que tu y demeureras. Œuvre pour Allâh à hauteur de ton besoin envers Lui et œuvre pour l’Enfer à hauteur de ce que tu peux en supporter. Lorsque tu t’apprêtes à désobéir à ton Seigneur, trouve-toi un endroit où Il ne peut te voir. » (Rapporté par Al-Munâwî dans At-Taysîr selon une autre variante, tome 1, page 176. NdT.)
[2] Sourate 79, An-Nâzi`ât, Les anges qui arrachent les âmes, versets 40 et 41.
[3] Sourate 16, An-Nahl, Les abeilles, verset 96.
[4] Sourate 49, Al-Hujurât, Les appartements, verset 13.
[5] Sourate 43, Az-Zukhruf, L’ornement, verset 32.
[6] Sourate 35, tir, Le Créateur, verset 6.
[7] Sourate 11, Hûd, verset 6.
[8] Sourate 67, At-Talâq, Le divorce, verset 3.
[9] Al-`Irâqî dit dans Takhrîj Ahâdîth Al-Ihyâ’, Tome 1, page 71 : « Rapporté par Abû Nu`aym dans la Hilyah selon Anas, et jugé par lui comme étant faible. »
[10] Sourate 49, Al-Hujurât, Les appartements, verset 5.
[11] Sourate 18, Al-Kahf, La caverne, verset 70.
[12] Sourate 21, Al-Anbiyâ’, Les prophètes, verset 37.
[13] Sourate 35, tir, Le Créateur, verset 44.


Ne pas oublier l'écrivain dans vos pieuses invocations

Le jeûne dans l’Islam




                                             Le jeûne dans l’Islam


L’étude préliminaire et objective de ce sujet incombe d’autant plus
aux musulmans que, non seulement la raison, mais encore le Coran,
fondement même de l’Islam, le leur enjoint. En effet, il n’est pas un seul
 des devoirs spirituels imposés par le Coran qui ne soit accompagné
d’un appel à la réflexion, à la méditation, pour que l’homme puisse
découvrir qu’il est dans son intérêt de l’accomplir.
 A maintes reprises, le Coran exhorte à ne pas suivre aveuglément
les coutumes des ancêtres, mais à penser par soi-même, afin que
l’homme soit, en toute justice, personnellement responsable de ses actes.
L’être humain ne doit pas agir seulement par instinct comme les animaux,
mais par décision personnelle comme il convient à un être à qui Dieu
 a donné la raison, à l’exclusion des autres créatures.
L’homme ne doit pas non plus  se laisser berner par des mystifications qui
isolent la raison de la religion, ni croire pour croire, sans conviction réelle.
Certes, les tempéraments diffèrent, et tous les individus n’ont pas les mêmes aspirations. Il sera par exemple raisonnable, du point de vue de tout un chacun, que celui qui entreprend quelque chose s’assure d’en obtenir une réussite matérielle.
Un pieux ermite, par contre, ne cherche que les avantages spirituels et
le salut de l’au-delà, renonçant aux gains matériels sans y être contraint par
quoi que ce soit. Dans l’une et l’autre de ces deux catégories, il y a très peu
de gens qui poussent les choses à l’extrême. La très grande majorité des êtres humains aspire au bonheur dans l’au-delà aussi bien que sur terre.
A ce double point de vue, l’Islam se signale par la manière dont il pourvoit
aux besoins des hommes, et le Coran (II,20) loue ceux qui s’adressent à Dieu
dans leurs prières en ces termes : «Donne-nous belle part ici-bas, belle part
aussi dans l’au-delà», car c’est là l’idéal que cherche à inculquer l’Islam.
Comme le jeûne est imposé par le Coran même, n’est-ce pas aux musulmans
de chercher à découvrir le bien que cette institution leur procure dans ce monde et dans l’autre ? L’homme étant à la fois corps et esprit, la poursuite exclusive  des bienfaits pour une seule de ces composantes se fera au détriment de l’autre, et détruira l’équilibre de l’individu. L’intérêt véritable de l’homme exige l’harmonie entre le corps et l’âme, ainsi que leur heureuse coordination.
Si nous n’œuvrons qu’en faveur de l’esprit, nous deviendrons anges et même
 au-delà. Or, Dieu a déjà créé les anges et n’a pas besoin d’en augmenter
le nombre. De même, si nous dépensons toute notre énergie en faveur
du bien-être matériel et de l’intérêt égoïste, nous deviendrons des bêtes,
des diables, et même pire. Or, Dieu a déjà créé des êtres de ce genre, et,
devenant bêtes ou diables, nous allons à l’encontre de l’intention divine
qui présida à la création des êtres doués du pouvoir d’accomplir des œuvres,
 tant spirituelles que matérielles, et doués de raison pour distinguer le bien
 du mal. Que l’homme s’efforce donc de développer et de coordonner tous
 les talents que Dieu lui a donnés ! Avant de tenter de pénétrer les fondements
du jeûne, écoutons les termes précis dans lesquels le Coran promulgue ce décret :
                                                       Le jeûne et le Coran
Voici ce que dit le Coran  à propos du jeûne :
«ô, les Croyants ! On vous a prescrit le jeûne comme on l’a prescrit à ceux
d’avant vous - peut-être seriez-vous pieux ! - pendant des jours comptés.
Donc, quiconque d’entre vous est malade, ou en voyage, alors, qu’il compte d’autres jours. Mais pour ceux qui pourraient le supporter, il y a une rançon :
la nourriture d’un pauvre. Et si quelqu’un fait plus, c’est bien pour lui : mais
 il est mieux pour vous de jeûner, si vous saviez ! C’est dans le mois de Ramadan qu’on a fait descendre le Coran comme Guidée pour les gens et en preuves de Guidée et discernement. Donc quiconque d’entre vous est présent à ce mois, qu’il le jeûne ! Et quiconque est malade ou en voyage, alors qu’il compte d’autre jours ; —Dieu veut pour vous la facilité. Il ne veut pas pour vous
la difficulté, mais que vous en accomplissiez bien le nombre, et proclamiez
 la grandeur de Dieu pour ce qu’il vous a guidés. Peut-être seriez-vous reconnaissants !» (II : 183-5). Au début de ce passage, il est dit que d’autres
 religions ordonnent aussi le jeûne. Voyons donc ce qu’elles enseignent à
 cet égard. Une comparaison avec l’Islam ne sera pas dépourvue d’intérêt.
                                      Le jeûne dans les autres religions
L’Islam se considère comme religion révélée de tous temps à l’Humanité par l’intermédiaire des prophètes successifs, venus raviver la Vérité Eternelle
et la purifier des apports ultérieurs, étrangers à l’enseignement de chaque
 Envoyé chargé, par mission divine, de guider son peuple.
Sabéisme : en l’honneur de la Lune, les Sabéens de Harrân observaient
un jeûne de trente jours, ne mangeant ni ne buvant de l’aube au coucher
du soleil ( cf. Encylopedia of Religion and Ethics, vol. 5, p.764, s.v. “Harrân”,
citant Chwolson, Die Ssabier und der Ssabismus, II, 711, 226).
Abraham, Hanif , de bienheureuse mémoire, fut envoyé comme Prophète
 auprès des Sabéens de l’Irak. A l’encontre de la tradition païenne,
le Coran (XLI:37), lui, interdit d’adorer le Soleil ou la Lune. Mais, confirmant
la restauration du Hanifisme, ou religion véridique du Prophète Abraham,
il prescrit à ses fidèles un mois de jeûne.
Judaïsme : Les Israélites jeûnent un jour par an, le Yom Kippour, le 10 de Tichri,
le 1er jour de leur calendrier, 24 heures durant, d’un coucher de soleil à l’autre.
Au cours de la prière qu’ils récitent, le Yom Kippour, ils disent :
«Grâce à Ta Sollicitude infinie, O Eternel, tu nous a donné le Kippour pour la rémission de toutes nos fautes et as appelé cette fête sainte solennité,
en souvenir de la sortie d’Egypte» (cf. Rituel de prière pour tous les jours de l’année, traduit par le Grand Rabbin S. Debré, 1932, p 679-681).
Les plus pieux parmi les juifs jeûnent les lundis de chaque semaine, en souvenir, expliquent-ils, de Moïse, de mémoire bénie, qui est monté sur le Mont Sinaï
un jeudi, et en est redescendu 40 jours après, un lundi, muni des Table de
la Loi (Encyclopedia Of Religion and Ethics, v. p. 765).
Les plus pieux parmi les juifs jeûnes les lundis et jeudis de chaque semaine,
 en souvenir, expliquent-ils, de Moïse, de mémoire bénie, qui est monté sur
 le Mont Sinaï un jeudi, et redescendu 40 jours après, un lundi, muni des
Tables de la loi (Encyclopedia Of Religion and Ethics, v.p. 765).
Rappelons en passant qu’avant l’Islam, les Mecquois jeûnaient le âchoura
(le 10 de Mouharram, le 1er mois de leur calendrier) et qu’avant sa prédication
de l’Islam, le Prophète jeûnait également ce jour. Il continua quand il arriva à Médine et ordonna d’en faire autant. Mais quand le jeûne de Ramadhan fut
prescrit, il abandonna celui de âchoura. Jeûna alors ce jour-là qui voulut,
et s’en abstint qui voulut».
(cf. Boukhari 30/69/3).
Les Mecquois n’étant pas juifs, il est invraisemblable d’imaginer que ce jeûne
ait été pratiqué sous une quelque influence juive. Peut-être y a-t il une origine commune plus ancienne, remontant aux Prophètes Abraham, ou même Noé. D’ailleurs, ce jeûne des Mecquois préislamiques ne durait pas 24 heures, contrairement à celui des juifs.
En passant, on constatera que ce jeûne de âchoura, antérieur à la révélation islamique, n’a par conséquent aucun rapport avec le martyre de l’Imam
Hussein, petit-fils du Prophète, tué ce jour-là sur le champ de bataille, et ce, contrairement théories chiites.
Christianisme : Jésus, de mémoire bénie, jeûnait ( peut-être à la façon juive)
et a recommandé de l’imiter, mais sans préciser l’époque ni la durée de
ce jeûne.
Les premiers chrétiens ont pensé à son célèbre jeûne de 40jours dans le désert,
et le carême fut consacré à l’abstinence et à la pénitence, en souvenir du Christ. Mais cette pratique n’était pas uniforme. Avant 439, les chrétiens de Rome
jeûnaient pendant trois semaines, et ceux d’Alexandrie pendant sept semaines,
avec cette particularité que les samedis et les dimanches n’étaient pas jeûnés,
sauf le samedi saint. Cela faisait 36 jours en tout
(cf. La Grande Encyclopédie, s.v. Carême).
On pensait que ces 36 jours représentaient la 10e partie d’une année complète.
De même qu’on payait, à titre d’impôt religieux, la dîme (10e partie) sur les biens, on la payait sur les aliments et les boissons.
Or, rappelons en passant que l’année chrétienne (année solaire) comprend
toujours plus de 360 jours. Considérer 36 jours de jeûne comme le 10e de
 l’année est donc un compte fictif .Quand les chrétiens d’Alexandrie ont pensé
aux 36 jours, à l’encontre de la pratique de Rome, mais il convient de mentionner quelques paroles du Prophète de l’Islam : «Il y a impôt sur chaque chose, sur le corps étant le jeûne» (cf. Ibn Majah nº 1745). Et encore :
«Quiconque jeûne tout le mois de Ramadhan et y ajoute encore 6 jours
dans le mois suivant, Chawwal, c’est comme s’il jeûnait toute une année.»
 (cf. Ibn Majah n 1715). Le Coran (VI, 160) a bien dit :
Quiconque viendra avec un bien, à lui alors dix autant”. Le mois lunaire (islamique) compte de 29 à 30 jours, et l’année lunaire 355 jours (1) en chiffres ronds.
Si on jeûne pendant une année 29j + 6j = 35j et une autre année 30j + 6j = 36j,
ces jours, multipliés par dix, donneront alternativement 350 j et 360 j, soit une moyenne de 355 j, c’est-à-dire le nombre de jours de l’année.
Une autre méthode de calcul est suivante : 1 mois = 10 mois
(puisque recomposé à 10 fois sa valeur) ; 6 jours = 60 jours = 2 mois ;
10 mois + 2 mois = 12 mois (nombre de mois de l’année entière).
Le jeûne n’incombait aux chrétiens qu’à l’âge de 21 ans.
A la fin du IVe siècle, le jeûne pouvait être rompu aussitôt après la IXe heure
 (depuis le lever du soleil) c’est-à-dire 3 heures de l’après-midi, «moment où
 Jésus expira» (La Grande Encyclopédie, s.v. Carême).
«Un capitulaire de Charlemagne portait peine de mort contre les infractions
à la loi du carême» (Idid).
Chez les Indiens Peaux-Rouges de l’Amérique : au Mexique, les chefs religieux jeûnent 160 jours (cf. La Grande Encyclopédie, s.v. le jeûne).
Dans certaines religions, le jeûne était prescrit au printemps afin de diminuer
les viols, très fréquents à cette époque.
Rappelons au passage cette citation du Saint Prophète Mohammad :
«Ô jeunes gens, celui d’entre vous qui est capable d’entrer en ménagée doit
se marier ; quant à celui qui n’en a pas les moyens, qu’il jeûne, le jeûne lui
est calmant» (Boukhari, 67/2).   Le mois lunaire n’a pas toujours la même
durée et, selon l’Observatoire de Paris, la lunaison dure 29 jours, plus
de 6 à 20 jour suivant. La moyenne étant  : 29,530588 jours.
Donc l’année lunaire aura en moyenne 354,367056 jour. Mais il n’ y a pas de périodicité : il faut calculer pour chaque mois.
On calcule, non pas selon la durée de lunaison, mais à partir de la vision
de la nouvelle lune, tantôt en 29 jours, tantôt en 30 jours, ce qui absorbe
 les fractions. Et il y a parfois plusieurs mois consécutifs de 29 jours, et aussi plusieurs mois consécutifs de 30 jours.
Hindouisme : les brahmanistes de l’Inde jeûnent religieusement lors des
jours qu’ils considèrent comme importants : à l’anniversaire des fondateurs
de leur religion, aux éclipses de lune ou de soleil...
 Ils s’abstiennent de s’alimenter jusqu’à 3 heures de l’après-midi.
D’aucuns se contentent de modifier leurs habitudes : ils prennent du lait
au lieu de pain.
Bouddisme : on peut dire que c’est l’hindouisme réformé.
Seuls les lamas (moines) jeûnent chez eux parfois, jamais les masses.
Ce rapide tour d’horizon suffit à démontrer le bien-fondé de la déclaration
du Saint Coran : «Hô, les Croyants ! On vous a prescrit le jeûne comme on l’a prescrit à ceux d’avant vous, peut-être seriez-vous pieux ! — pendant des jours comptés.»
Le jeûne existe donc bien aussi, dans les religions hindoue, bouddhiste et
autres, mais nulle part il n’est observé comme il l’est chez les musulmans.
Un autre trait curieux dans ce verset prescrivant le jeûne, et qui attire notre attention, c’est son ton d’imprécision apparente :
 «Peut-être seriez-vous pieux... et peut-être seriez-vous reconnaissants».
Pourquoi cette hésitation ? Il y a là une particularité du style coranique
que l’on retrouve à maintes et maintes reprises.
Il en découle au moins deux idées :
 tout d’abord, la Toute-Puissance absolue de Dieu : en effet, Dieu peut faire
 ce qu’Il veut sans contrainte, et malgré le culte que nous lui rendons,
Il n’est pas tenu de nous accorder ce que nous souhaiterons,
 en second lieu, le libre arbitre de l’homme : Dieu, à travers le Coran,
nous dispense Son Enseignement, mais il dépend de nous d’apprendre
ou de ne pas apprendre. L’argument contenu dans le verset relatif aux effets
du jeûne peut inspirer la crainte de Dieu aux uns, tandis que les autres persévéreront dans leur obstination.
Le ton d’hésitation, dans le même verset, se rapporte à l’éventuelle gratitude
du jeûneur, et peut impliquer différentes notions :
 La vraie reconnaissance n’est pas nécessairement liée à l’aspect extérieur
 du jeûne ou à l’abstention de nourriture, le jeûne doit au contraire être dépourvu  de toute obtention et de tout mal,  le jeûne n’est pas l’unique façon de nous montrer reconnaissants envers Dieu, mais il y a d’autres moyens qui doivent être tous scrupuleusement utilisés si l’on veut parler d’une authentique gratitude envers Dieu, et si l’on veut avoir accompli son devoir envers son Seigneur.
Le troisième point à relever dans ce verset est le souci constamment présent
dans la loi de l’Islam de faciliter les choses aux fidèles.
Cette loi fait des cessions, non seulement en faveur des malades, mais aussi
des voyageurs : ils n’auront pas à jeûner durant le mois de Ramadhan, mais
 ils pourront attendre une période plus propice.
Le jeûne ne s’effectue pas dans l’intérêt de Dieu, mais dans l’intérêt du jeûneur.
En forçant un malade à jeûner, on peut aggraver son mal et même hâter sa mort.
L’Islam n’est ni cruel ni dur, mais indulgent :
«Dieu veut pour vous la facilité, Il ne veut pas pour vous la difficulté» (Coran II-185).
                                           Différentes sortes de jeûnes
Le jeûne peut présenter un caractère obligatoire pour tous, hommes et femmes
adultes, tel que le jeûne du mois de Ramadan. En d’autres occasions, il n’est
obligatoire que pour les auteurs de certaines transgressions, à titre de pénitence ou d’expiation (par exemple, si, contraint par les circonstances, on a violé un serment).
Le jeûne peut aussi être simplement méritoire, surérogatoire, sa non-observance n’entraînant pas de péché. C’est le cas , par exemple, des six jours de Chawwâl.
Le saint Prophète Mohammad a aussi interdit de jeûner en certaines occasions,
par exemple durant les deux jours de fête ou Aïd (le 1er de Chawwâl). Il a également ordonné que le jeûne des musulmans ne couvre pas le longues périodes sans interruption, même à titre surérogatoire :
«Vous avez également des devoirs à remplir envers vous-mêmes»
«Ton seigneur a des droits sur toi
Ta famille a des droits sur toi
Ta personne a des droits sur toi
Donne à chacun ce qui lui revient»
(CF. Al Bukhâri - 149/8).
Notre personne ne nous appartient pas : elle appartient à Dieu, notre Seigneur.
Elle nous est confiée et nous avons la responsabilité de son bien-être.
 Les chrétiens font une distinction entre le clergé et les laïcs.
Les prêtres et les moines jeûnent probablement dans une certaine mesure aujourd’hui encore, mais les laïcs en sont pratiquement exemptés : quiconque travaille n’est pas tenu de jeûner, qu’il soit étudiant, professeurs, ouvrier, commerçant, etc.
Chez les juifs, la rigueur du seul long jeûne annuel de 24 heures semble expliquer le fait que très peu de gens d’esprit religieux l’observent.
                                             Epoque du jeûne
Les juifs, les chrétiens et les hindous vivent au rythme de l’année solaire, soit directement, soit par l’intermédiaire d’un calendrier lunaire avec jours intercalaires.
Ainsi le temps du jeûne revient toujours à la même saison. Les musulmans suivent un calendrier purement lunaire, et par conséquence leur temps de jeûne, le mois de Ramadhân, passe successivement par toutes les saisons de l’année.
Quel est le système préférable à l’autre ?
Le globe terrestre sur lequel nous vivons ne connaît pas partout le même climat ? L’homme souffre des températures excessives, qu’elles soient trop chaudes ou trop froides. Les saisons chaudes et les saisons froides ne sont pas ressenties de la même façon d’une région à une autre pôles (au Canada, au nord de l’Europe par exemple).
L’été est la meilleure, saison près des pôles, mais absolument pas près de
l’équateur et dans les déserts sablonneux.
Le printemps peut être une saison tempérée, mais plusieurs pays près de l’équateur (le sud de l’Inde par exemple) ne le connaissent pas, car il y a là que trois saisons : L’hiver, L’été et la saison des pluies.
Dans une religion à vocation universelle, un jeûne fixé dans une saison déterminée apportera donc constamment des avantages aux uns, constamment des difficultés aux autres, ou une gêne au moins, pour les habitants de telle régions.
Mais si les saisons du jeûne changent régulièrement, il y aura alternance des
 avantages et des difficultés, et nul ne s’en prendra au législateur.
 En outre rotation accoutumera chacun à jeûner en toute saison.
Cet entraînement, cette capacité à s’abstenir de manger pendant un hiver froid ou un été brûlant donnera aux croyants une endurance qui leur servira dans l’adversité.
En outre, ceux qui ont un peu voyagé savent que les saisons ne sont pas les mêmes partout au même moment : j’écris en janvier, et la radio annonce qu’en certains  points de France, il fait-40. Au même moment en Argentine, il fait +40.
Les saisons sont inversées de part et d’autre de l’équateur :
quand c’est l’hiver dans l’hémisphère nord, c’est l’été dans l’hémisphère sud,
et vice versa.
Si l’Islam avait ordonné le jeûne, mettons, en janvier de chaque année, ce serait toujours en hiver pour certains musulmans, toujours en été pour d’autres.
Ou si l’Islam avait ordonné le jeûne, mettons, en hiver, les uns jeûneraient en janvier, d’autres en juillet, ceci entraînant une difficulté continuelle pour les habitants de certaines régions ainsi qu’on l’a vu plus haut, et une absence d’unité.
En d’autre termes, aucune communauté mondiale ne saurait observer le jeûne
en se basant sur l’année solaire sans causer de gêne à ses fidèles.
Un jeûne basé sur l’année solaire conviendrait à une religion régionale, tout en ne procurant cependant pas à ses fidèles l’occasion de jeûner en toutes saisons.
Un jeûne fondé sur un calendrier lunaire semble donc la formule la plus raisonnable et la mieux adaptée aux intérêts de la société.
C’est en même temps la seule solution pratique du problème pour une communauté mondiale.
                                                        Le sens du jeûne
Comme nous l’avons vu, l’Islam va dans le sens du bonheur de l’homme dans
 ce monde et dans l’autre, avec tout ce que cela implique.
Suivant les notions islamiques, c’est dans l’au-delà que chacun sera jugé
 d’après ce qu’il aura fait sur terre. Les bienheureux, ceux qui auront atteint
le succès, sont ceux qui trouveront alors grâce aux jeux de Dieu, notre Seigneur.
Mais pour ce qui est du temps où nous vivons, l’homme étant fait non seulement  d’une âme mais aussi d’un corps, ce sont les effets matériels et spirituels du jeûne qui nous préoccuperont dans cette étude.
Importance du motif et de l’intention Chacun sait que le meurtre volontaire est abhorré par toutes les civilisations, et toutes les religions condamnent le meurtrier à l’enfer alors que la victime innocente,  le martyr, mérite le Paradis. Chacun sait aussi la défense d’une juste cause (la lutte contre un agresseur, par exemple) est un devoir.
Et celui qui tue un agresseur est considéré comme un héros qui mérite toutes les récompenses sur la terre et au ciel.
La différence entre ces deux types de meurtres ne réside-t-elle pas seulement dans l’intention ? Ainsi, si l’on s’abstient de boire et manger sur ordre de son médecin n’accomplit-on pas la même action que si on renonce à la nourriture et à la boisson pour obéir aux Commandements de Dieu et pour Le servir !
Dieu est notre créateur, notre législateur. Il nous recevra après notre mort et nous demandera compte de nos actions ici-bas. Quiconque lui aura obéi obtiendra Sa miséricorde, même s’il n’a pas découvert tous les secrets de Son Commandement.
 La pratique du jeûne sur l’ordre d’une religion et d’une loi révélée entraîne
l’obtention de la grâce Divine. Quel avantage en ce monde et en l’autre peut
surpasser la grâce éternelle du Seigneur ? Des motifs matériels, de l’ostentation, ou d’autre semblables sentiments terniraient la pureté de notre intention.
Que notre jeûne soit donc uniquement et exclusivement accompli pour plaire
à Dieu et suivre Ses Commandements ! C’est ce que nous enseignent aussi
 les célèbres paroles du Messager de Dieu : «Les actions valent par les intentions.»
(Cité par Boukhâri.)
                                                    Aspect spirituels
L’expérience démontre que les aveugles ont souvent une meilleure mémoire que ceux qui voient, et que certains de leurs sens sont plus développés.
En d’autres termes, si certaines capacités demeurent sans emploi, elle peuvent,
à différents égards, aider à en renforcer d’autres. Il en va de même dans les
rapports entre le corps et l’âme, de même qu’un arbre que l’on émonde porte
plus de fleurs et de fruits.
Lorsque nous jeûnons, nous avons une conscience plus aiguë du mal et
nous résistons mieux aux tentations. Le jeûne nous conduit en outre à penser
davantage à Dieu, à mieux pratiquer la charité, et nous permet de goûter la joie  de l’obéissance au Seigneur. Dieu Tout-Puissant a créé l’homme à son image (1), ainsi que l’a dit le Prophète, selon Bukhâri et Muslim, et comme le proclame le Coran : «A la couleur de Dieu ! Et qui plus que Dieu, est beau de couleur ?...» (II:138).
1) Cela bien entendu doit être interprété conformément à la conception islamique de la Divinité qui s’exprime dans cette parole coranique
«Rien qui Lui soit semblable» (Coran XLII-11)
Que l’homme, donc, se mette à la couleur de Dieu ! L’un des attributs de Dieu,
d’après le Coran (CI : 14) est d’être «celui qui nourrit sans qu’on le nourrisse»...
 Lorsqu’un homme jeûne, cet attribut de Dieu se reflète en lui : il renonce à
satisfaire ses désirs, mais fait les manières à faire le bien, ce qui lui apporte une perception des qualités célestes qu’ont pu ressentir tous ceux qui en ont fait  l’expérience, mais que l’on ne saurait décrire.
Par ailleurs, l’homme, dans sa faiblesse, commet parfois des péchés ou autres transgressions. Si plus tard sa conscience peut le convaincre qu’il a mal agi
il se repent.
On sait par expérience que lorsque le coupable se tourmente dans son repentir,
il console en proportion de ce repentir et la réparation qu’il aura apportée à sa faute.
 Dans cet esprit, il y a des châtiments prévus pour tous les crimes, que ceux-ci
 aient été de nature spirituelle ou matérielle, qu’ils aient été perpétrés par l’âme
 ou par le corps.
La destruction de soi-même étant exclue, quelle pénitence affligera plus
un homme que la prévention de ses satisfactions fondamentales, boire et manger?


Ne pas oublier l'écrivain dans vos pieuses invocations